Transition Agricole : Véritable Transformation Ou Illusion De Durabilité ?

L’expression “transition agricole” est partout : dans les discours politiques, les rapports de développement durable des entreprises, les revues scientifiques ou les coopératives agricoles. Elle promet une agriculture productive, durable, équitable et résiliente. Pourtant, à mesure que ce concept gagne en popularité, une question cruciale émerge : s’agit-il d’une transformation systémique réelle ou d’une simple juxtaposition de projets pilotes présentés comme durables ?

Cette question n’est pas seulement théorique. Elle concerne des milliards de personnes : les communautés rurales et les agriculteurs aux prises avec le changement climatique, les consommateurs confrontés à la hausse des prix alimentaires, et les décideurs politiques qui doivent concilier croissance économique et limites environnementales. Les récentes perturbations géopolitiques, notamment en Asie occidentale, ont également révélé la fragilité des systèmes agricoles dépendants des chaînes d’approvisionnement mondiales, comme celles des engrais et des pesticides.

Pour y répondre, il faut se pencher sur des exemples concrets. Cet article s’appuie sur quatre études de cas menées en France, aux Philippines, à Madagascar et au Ghana, où Livelihoods et ses partenaires œuvrent depuis 2017 dans divers écosystèmes. Ces récits révèlent les promesses et les défis de la transition agricole, ainsi que les conditions nécessaires pour transformer des succès isolés en un changement systémique.

En Bretagne, première région agricole de France, le projet « Sols de Bretagne » montre comment la régénération des sols peut fonctionner à grande échelle. Lancé en 2021, ce projet sur 10 ans est le fruit d’un partenariat entre Livelihoods, le Conseil régional de Bretagne, la Chambre d’agriculture de Bretagne et des associations locales d’agriculteurs. Il accompagne près de 100 agriculteurs grâce à un soutien technique, des incitations financières et des échanges entre pairs pour restaurer la santé des sols sur 11 000 hectares.

Les résultats, alors que le projet entre dans sa cinquième année, sont impressionnants :

  • 98 % des terres agricoles sont passées au semis direct, réduisant l’érosion des sols et améliorant la rétention d’eau.
  • 97 % des terres sont désormais couvertes en permanence par des cultures de couverture, qui protègent la structure du sol et favorisent la biodiversité.
  • L’utilisation d’intrants chimiques a diminué de 10 à 20 %, avec une réduction significative de la dépendance au glyphosate.
  • Les agriculteurs constatent des économies de 20 à 40 % en temps de travail et en coûts de carburant, grâce à une utilisation réduite des machines et à des pratiques plus efficaces.

Un sol dégradé a perdu sa fertilité naturelle, sa structure et/ou son activité biologique, en raison d’une mécanisation excessive, d’un usage abusif de produits chimiques ou de l’érosion. Il a du mal à retenir l’eau, les nutriments ou à soutenir la vie végétale, ce qui entraîne des rendements plus faibles et des dommages environnementaux.

Un sol en bonne santé est la base d’une agriculture résiliente. Il augmente la productivité, stocke du carbone, soutient la biodiversité et contribue à réduire les gaz à effet de serre dans l’atmosphère, tout en améliorant la qualité de l’eau, au bénéfice des agriculteurs et de la planète.

Pourtant, la transition ne se fait pas sans défis majeurs. Comme le souligne le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE), « la dégradation des sols affecte la sécurité alimentaire, les systèmes hydriques, la biodiversité et la résilience climatique ». À l’échelle mondiale, un tiers des sols est déjà dégradé, menaçant l’approvisionnement alimentaire de milliards de personnes. Les agriculteurs bretons prouvent que le changement est possible, mais seulement avec le bon soutien et une volonté de repenser ce que signifie vraiment la productivité.

« J’ai arrêté de labourer en 2002, je suis passé au semis direct en 2009, et j’ai progressivement réduit les intrants synthétiques en commençant à voir le sol différemment, à travers les minéraux et la microbiologie. Après 20 ans à travailler la terre, on réalise à quel point nous sommes petits. Autrefois, on voyait le sol comme un substrat, mais aujourd’hui, on le comprend comme un écosystème vivant. La transition n’est pas seulement technique, elle est profondément culturelle : elle nous appelle à repenser notre relation avec la nature. »

Nicolas Hallégouët, agriculteur engagé dans le projet « Sols de Bretagne »

🔗 En savoir plus sur le projet “Sols de Bretagne”.

La santé de nos sols est directement liée à celle de notre planète. Des sols sains signifient des rendements agricoles stables, essentiels pour la sécurité alimentaire. Sans eux, les pénuries alimentaires et la flambée des prix deviennent plus probables, touchant surtout les populations les plus vulnérables. Les sols jouent également un rôle clé dans la régulation du climat. Un sol dégradé libère le carbone qu’il stocke, accélérant le réchauffement climatique. Le restaurer pourrait aider à ralentir le changement climatique, nous offrant un temps précieux pour transitionner vers une économie sobre en carbone.

Les cycles de l’eau dépendent aussi des sols en bonne santé. Un sol pauvre ne peut pas retenir l’eau, aggravant les sécheresses et les inondations. Dans certaines régions d’Asie, où les systèmes de mousson façonnent l’agriculture et où des millions de personnes dépendent directement des précipitations, la dégradation des sols peut rapidement transformer la variabilité climatique en crise. La régénération des sols pourrait être une solution vitale. Le message est clair : la santé des sols n’est pas seulement une préoccupation pour les agriculteurs, c’est un impératif mondial.

Aux Philippines, les producteurs de noix de coco font partie des plus pauvres du pays, malgré la demande mondiale pour les produits dérivés de la noix de coco. Ce paradoxe est au cœur du défi de la durabilité : comment l’agriculture peut-elle être à la fois respectueuse de l’environnement et économiquement viable pour ceux qui en dépendent ?

L’initiative d’approvisionnement de Livelihoods à Mindanao (2017-2028), dans le sud des Philippines, relève ce défi en replantant des arbres vieillissants avec des variétés à haut rendement sur près de 14 700 hectares, tout en introduisant des cultures intercalaires. En parallèle, elle sécurise des partenariats à long terme avec des acheteurs comme Mars, Danone et Franklin Baker, un transformateur et exportateur local de produits à base de noix de coco.

Photo : Des productrices de noix de coco à Mindanao. Crédit : Livelihoods / Zalrian Sayat

« Les facteurs clés de réussite sont la confiance, l’inclusion et la création de valeur partagée. Avant le projet, Franklin Baker faisait appel à des intermédiaires et n’avait aucun contact direct avec les producteurs de noix de coco. Aujourd’hui, les producteurs bénéficient d’un accès direct au marché, avec des revenus plus élevés et plus réguliers, tandis que Franklin Baker profite d’une chaîne d’approvisionnement plus sûre, d’une meilleure traçabilité, d’une plus grande fidélité des producteurs et d’une meilleure qualité des produits. Cela montre que résilience et viabilité vont de pair. »

Emmanuel Quisol, Project Manager chez Livelihoods

🔗 En savoir plus sur le projet Noix de Coco.

Les Philippines ne sont pas les seules à faire face à ces défis. Dans les économies émergentes, les petits agriculteurs, qui produisent un tiers de la nourriture mondiale, sont confrontés à des problèmes similaires. Les spirales de la pauvreté les maintiennent dans un cercle vicieux d’endettement, tandis qu’une poignée de gros acheteurs contrôlent les prix, laissant les agriculteurs dans une situation de vulnérabilité. Les risques climatiques ajoutent une couche supplémentaire d’incertitude. Les cocotiers, par exemple, mettent des années à arriver à maturité. Si un typhon frappe, les agriculteurs dépourvus de filet de sécurité perdent tout.

Pourtant, il y a des signes d’espoir. Les modèles coopératifs, notamment en Afrique, ont montré que les agriculteurs peuvent mieux contrôler leurs moyens d’existence lorsqu’ils s’organisent collectivement. En mettant leurs ressources en commun et en négociant en tant que groupe uni, les petits producteurs ont accédé à de meilleurs marchés, obtenu des prix plus équitables et amélioré à la fois leurs revenus et leurs pratiques de durabilité. Ces exemples prouvent que la résilience est possible, mais qu’elle nécessite un changement fondamental dans la manière dont les chaînes de valeur sont structurées.

À Madagascar, le projet Vanille de Livelihoods (2017-2027) a permis de rassembler plus de 3 000 petits exploitants au sein de Tambatra, une entreprise sociale détenue par les agriculteurs dont le nom signifie « unité » en malgache, avec une forte participation des femmes et des jeunes adultes.

Intervenant dans un paysage riche en biodiversité sur la côte orientale, en dehors de la région traditionnelle de la vanille du nord-est de Sava, le projet propose des formations en agroforesterie et soutient la diversification sur 430 hectares, tout en garantissant des prix équitables et des accords commerciaux stables. Le projet bénéficie à environ 12 500 personnes dans les communautés agricoles et soutient également la conservation de près de 3 000 hectares, y compris la forêt côtière protégée de Pointe à Larrée.

Ce modèle collectif a transformé la manière dont la vanille est produite et commercialisée : les agriculteurs opèrent désormais sous une gouvernance partagée pour la récolte de la vanille verte, avec le soutien des autorités locales, et ont vu leurs revenus augmenter de 15 à 30 % depuis 2022. Aujourd’hui, la vanille est entièrement traçable, la majeure partie de la production étant certifiée biologique et cultivée selon des systèmes agroforestiers durables qui allient productivité et restauration des écosystèmes.

Photo : Vue aérienne de l’unité de transformation de Tambatra. Crédit : Livelihoods / Masy Andriantsoa

Au-delà de l’agriculture, Tambatra est désormais un moteur du développement local : elle crée des emplois, renforce les revenus locaux et met en place une chaîne de valeur d’exportation plus résiliente. Ces résultats montrent comment des partenariats à long terme et une organisation collective peuvent transformer un secteur fragile en un système plus stable et plus inclusif, tant pour les populations que pour la nature.

« Tambatra est plus qu’une coopérative, c’est la preuve que lorsque les agriculteurs s’unissent, nous pouvons réécrire les règles. En combinant les savoirs traditionnels et les pratiques modernes, nous avons transformé la vanille, qui était une culture fragile, en un moyen d’existence plus stable. Notre succès ne se résume pas à des revenus plus élevés, il concerne aussi la dignité, la conservation et un avenir où nos enfants choisiront de rester et de cultiver la terre. »

Aina Tafita Rasoamanana, Directeur Général de Tambatra

🔗 En savoir plus sur le projet Vanille.

Au Ghana, le secteur du cacao emploie plus de 800 000 ménages agricoles et constitue un pilier de l’économie nationale. Il est confronté à un défi démographique structurel, de nombreux agriculteurs ayant aujourd’hui plus de 50 ans et les jeunes générations délaissant de plus en plus l’agriculture en raison d’un accès limité à la terre, de la faible rentabilité perçue et des barrières élevées à l’entrée. Conjugué à la baisse de la fertilité des sols, au vieillissement des arbres, au stress climatique et aux maladies des cultures, cela fait peser un risque non seulement sur les moyens d’existence, mais aussi sur la stabilité à long terme de l’approvisionnement en cacao.

Le projet Cacao de Livelihoods (2022-2025), mené en partenariat avec Mars, a été conçu pour relever ces défis grâce à une approche « test and learn » auprès d’un peu plus de 1 000 petits producteurs des régions de Bono et d’Ahafo.

Plutôt que de proposer une formation isolée, il a mis en place un écosystème de soutien complet rendant la culture du cacao plus attrayante et viable pour les jeunes générations. Des agronomes intégrés ont dispensé un accompagnement pratique, les agriculteurs ont été organisés en groupes pour un apprentissage entre pairs, et l’accès à des financements abordables a permis d’investir dans la replantation et l’amélioration des pratiques. Les agricultrices, qui représentaient environ 30 % des participants, ont également bénéficié d’un soutien spécifique, notamment grâce à un accès élargi au crédit.

Les premiers résultats ont montré une nette amélioration tant au niveau de la productivité que des moyens d’existence : l’adoption de bonnes pratiques agricoles est passée de 27 % à 72 % et la proportion de ménages disposant d’un revenu d’existence décent a doublé.

Photo : Cosses de cacao récoltées. Crédit : Livelihoods / VOI Concepts

La présence de jeunes agronomes travaillant directement aux côtés des agriculteurs et l’amélioration des résultats économiques ont contribué à faire évoluer la perception de la culture du cacao, qui est passée d’un héritage en déclin à une profession plus structurée et viable. Le projet ne s’est pas contenté de former des jeunes, il les a intégrés à la gouvernance des coopératives, leur donnant ainsi un véritable intérêt dans l’avenir du secteur.

Cette expérience montre que pour faire face à la crise liée au vieillissement des agriculteurs, il ne suffit pas d’attirer les jeunes, mais qu’il faut repenser l’ensemble du système agricole, en combinant financement, services, savoir-faire et mesures incitatives au sein d’un modèle cohérent qui rende l’agriculture à la fois productive et tournée vers l’avenir.

🔗En savoir plus sur le projet Cacao.

Les expériences du Ghana et de Madagascar reflètent une tendance mondiale plus large dans l’agriculture paysanne, où les résultats dépendent autant de l’organisation du système que des pratiques agricoles.

Madagascar montre comment une coordination à long terme entre de multiples acteurs peut stabiliser une culture d’exportation volatile tout en reliant la production aux marchés et au développement local. Le Ghana met en évidence un défi supplémentaire : le vieillissement de la population agricole, où l’amélioration de la productivité et de la viabilité dépend également du renforcement des systèmes de soutien susceptibles de rendre l’agriculture plus attrayante et viable d’une génération à l’autre.

Pris dans leur ensemble, ces cas mettent en évidence une contrainte commune à toutes les régions : la fragmentation des chaînes de valeur et le pouvoir de négociation limité des agriculteurs, où une organisation, des services et un accès aux marchés plus solides sont associés à une plus grande stabilité de la production et des revenus.

La transition agricole est souvent présentée comme une voie toute tracée vers la durabilité. En réalité, il s’agit d’un processus complexe, marqué par des compromis, des rapports de force et un accès inégal aux ressources.

En Bretagne, aux Philippines, à Madagascar et au Ghana, la même question se pose : qui contrôle la production, et qui supporte les risques liés au changement ? Sans s’attaquer à ces problèmes structurels, la « transition » risque de rester un slogan plutôt qu’une véritable transformation.

Le changement climatique rend ce défi encore plus urgent, en augmentant la volatilité et en mettant en évidence la fragilité des systèmes agricoles à travers le monde. La transition ne peut pas reposer sur des solutions isolées ou des modèles uniformes. Elle nécessite des systèmes cohérents, résilients et ancrés dans les réalités locales.

Au cours des 15 dernières années, Livelihoods a travaillé avec des partenaires de terrain pour surmonter les principaux obstacles à la transition agricole : chocs climatiques, pauvreté rurale et risques financiers limitant l’adoption de pratiques régénératrices. À cela s’ajoutent le vieillissement des agriculteurs, un renouvellement générationnel insuffisant, des cadres réglementaires et de certification rigides, des marchés volatils, des contextes fragiles et un accès limité aux communautés isolées.

Cette expérience nous a également montré que tout changement durable repose sur trois conditions préalables : des approches qui placent les petits producteurs au cœur des solutions ; une action collective qui rassemble les producteurs, les coopératives, les acteurs privés et les institutions autour de valeurs communes ; et des modèles pragmatiques et évolutifs qui fonctionnent sur le terrain et peuvent se développer de manière durable.

D’ici 2050, le monde devra nourrir 10 milliards de personnes sans aggraver la dégradation des écosystèmes qui nous font vivre. La transition agricole offre une voie à suivre — mais seulement si nous choisissons de la construire ensemble.